Prévisible et annoncé, le conflit actuel résulte de l'incurie ministérielle, par Christophe Mileschi, professeur des universités
Dès septembre 2008, des signaux d'alerte ont été envoyés aux ministres de l'éducation nationale, Xavier Darcos, et de l'enseignement supérieur et de la recherche, Valérie Pécresse. Entre septembre et janvier, des associations de spécialistes (sociétés savantes), des conseils d'administration des universités, des conseils d'UFR, des présidents d'université, des directeurs d'IUFM, des sections du Conseil national des universités, des jurys de concours de recrutement des professeurs n'ont cessé de produire des communiqués et autres motions demandant aux ministres de prendre le temps d'une véritable réflexion, d'une véritable concertation sur les divers dossiers de la réforme de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'éducation.
Plusieurs centaines de textes ont ainsi été rédigés, qui, chacun à sa façon, disaient tous la même chose : la réforme des concours et de la formation des professeurs du premier et du second degré pose des problèmes très graves ; la réforme du statut des enseignants-chercheurs pose des problèmes très graves ; le contrat doctoral unique pose des problèmes très graves ; la redéfinition du rôle des organismes de recherche également. Ces messages répétés et concordants ont eu, pour toute réponse, l'annonce d'un millier de suppressions de postes dans l'université en 2009.
Il y avait de quoi prévoir ce qui est arrivé ensuite, et qui continue d'agiter l'université. Les signaux d'alerte sont d'abord venus de lieux institutionnels ou para-institutionnels qui ont en commun une caractéristique remarquable : en temps ordinaire, ils ne se mêlent guère aux débats politiques. Du moins jamais de manière aussi ferme et quasiment unanime.
Le conflit actuel n'a éclaté que fin janvier 2009. S'il a pris aussitôt l'ampleur que l'on sait, c'est parce qu'il venait au terme de plusieurs mois au cours desquels la communauté universitaire avait, par divers moyens raisonnables et courtois, tenté d'engager un dialogue avec les ministères. En vain. Les motions, les lettres, les appels divers n'ont aucunement incité les ministres à remettre en question ni leurs réformes, ni leurs méthodes de conduite des réformes.
Sous la pression des enseignants-chercheurs mobilisés, à la fois très déterminés et nombreux, les ministères ont fini par engager des dialogues (mais en restreignant le champ des interlocuteurs aux syndicats), dont plusieurs organisations y ayant participé ont dénoncé, à plusieurs reprises, les apories et les faux-semblants. Il en est sorti bien peu de chose : une pseudo-réécriture du décret sur le statut des enseignants-chercheurs qui laisse la porte grande ouverte aux dérives, et continue de poser une inacceptable corrélation entre service et évaluation, sans aucunement interroger le concept même d'évaluation, pourtant hautement problématique ; un report partiel de la réforme des concours et de la formation des enseignants qui, à un projet toujours contesté sur le fond, ajoute confusion et incohérence ; la promesse qu'il n'y aura pas de suppressions de postes en 2010 et 2011 ; et le statu quo pour le reste (contrat doctoral, organismes de recherche). N'en déplaise à quelques syndicats minoritaires, rien n'est sorti de ces dialogues qui soit à la hauteur ni des revendications, ni des analyses, ni des enjeux.
Admettons, par pure hypothèse, que la communauté mobilisée - qui réunit des enseignants-chercheurs, des enseignants, des chercheurs, des personnels techniques, administratifs et de recherche, des étudiants - ait totalement tort de s'opposer à ces réformes. Admettons qu'elles soient parfaites et que la contestation ne vienne que de la peur du changement, de l'immobilisme, de l'incompréhension. Quand bien même on retiendrait cette hypothèse, il reste que les ministres Pécresse et Darcos ont entièrement échoué à faire accepter leurs projets. Une loi, pour être tout à fait bonne, doit aussi être comprise et acceptée de celles et ceux qu'elle concerne et, a fortiori, de celles et ceux qui seront chargés de la mettre en oeuvre. Comment, sinon, pourrait-elle s'appliquer correctement ? Aujourd'hui, au contraire, la manière dont M me Pécresse et M. Darcos ont mené ces réformes fait à peu près l'unanimité contre elle. Le constat devrait s'imposer à tout républicain authentique : ces deux ministres ont fait preuve d'une très grave incompétence.
Bien entendu, l'hypothèse précédente est de pure école. Si elle n'a pas entièrement raison, la communauté universitaire qui a critiqué, puis dénoncé, et qui maintenant combat ces réformes, ne peut pas non plus avoir entièrement tort. Les universitaires, les chercheurs, les étudiants, les personnels divers ont, eux aussi, une expertise concernant leurs métiers et leurs conditions de travail, d'études et de vie. Ils ont, c'est l'évidence, des choses à en dire, qui ne peuvent être liquidées d'un trait de crayon. Mais, quand bien même la communauté universitaire n'aurait raison qu'à hauteur de 20 %, ces 20 % n'ont pas été pris en compte par les ministres. Le constat devrait à nouveau s'imposer à tout républicain authentique, et même à toute personne sensée : ces deux ministres ont encore fait preuve d'une très grave incompétence.
Après deux mois et demi de grèves, de luttes, de manifestations hebdomadaires massives, de démissions administratives, de pétitions, de motions et d'appels, d'actions quotidiennes en tout genre partout en France, et alors même que la mobilisation ne donne aucun signe de vouloir cesser (puisque les ministères n'ont donné aucun signe de vouloir l'entendre), on tente maintenant de faire porter aux universitaires en lutte la responsabilité de la menace qui pèse sur les examens, sur les diplômes, et bientôt peut-être sur le baccalauréat. Il est facile, quand on se moque ainsi de celles et ceux qui voulaient être entendus et n'ont reçu en retour que le silence, le mépris et les manoeuvres, de les accuser de faire trop de bruit. Ce n'est qu'un signe de plus de l'incurie ministérielle.
Au début de son mandat, M. Nicolas Sarkozy avait parlé haut et fort de l'évaluation dont les ministres feraient régulièrement l'objet. Mais qui évalue l'action de M me Pécresse et de M. Darcos ? Le président de la République, dans son omniscience ? Ce ne serait évidemment pas sérieux, lui-même le reconnaîtrait. Quel cabinet de sages ? Quel conseil supérieur de la responsabilité publique ? Aucun, bien entendu. L'incurie et l'incompétence peuvent poursuivre en paix leur petit bonhomme de chemin. Le président de la République garantit que rien ne saurait le convaincre de changer de cap : ni la crise financière, ni la précarisation grandissante, ni l'augmentation du chômage, ni les luttes sociales. Le traitement par ce gouvernement des contestations qui ont surgi dans l'université ne diffère pas de celui qu'il réserve aux autres conflits sociaux : c'est la fin de non-recevoir, l'effet d'annonce, l'octroi de miettes insignifiantes présentées comme des concessions formidables, avec l'approbation acquise d'avance des grands médias. Et, en parallèle, la stigmatisation des protestataires, amalgamés dans un ensemble fantasmatique d'extrémistes dangereux, toujours prêts à verser dans des actes violents et à basculer dans le terrorisme.
Aussi les universitaires en lutte, qui sont nombreux à se reconnaître dans les autres combats en cours (justice, santé, transports, poste, médias de service public, fournisseurs d'énergie, entreprises privées victimes de plans massifs de licenciements...), n'ont-ils, très raisonnablement, d'autre choix que celui de continuer leur combat, sous des formes qu'ils ne cesseront d'inventer. Car ce qui est en jeu, ce n'est pas leur seul intérêt. Ce n'est pas l'égoïsme catégoriel qui les pousse mais, au contraire, une tout autre conception du vivre ensemble que celle dont ce gouvernement est à la fois l'exemple et le bras séculier. A mesure que les semaines ont passé, l'évidence s'est imposée à un nombre croissant de membres de la communauté universitaire, une évidence qu'ils ont maintenant à coeur de faire connaître et reconnaître : on ne peut gouverner valablement contre l'avis des citoyens ; et les citoyens ont le droit de se lever pour dire qu'ils veulent être entendus, qu'ils refusent une politique qui place l'humain au second plan, qui sacrifie le présent et l'avenir sur l'autel d'une idéologie obtuse et dogmatique. Ils en ont non seulement le droit : ils en ont le devoir.
Radiographie d'un conflit
Près de trois mois de conflit, des dizaines de kilomètres arpentés par des centaines de milliers de manifestants à Paris et dans les grandes villes universitaires, des universités bloquées, des réformes réécrites ou différées... et nul vainqueur, à ce jour, dans ce mouvement de révolte sans précédent des universitaires français.
Le mouvement de protestation des enseignants-chercheurs et des étudiants pourrait reprendre au retour des vacances de printemps. Mais à l'heure d'un premier bilan, le diagnostic est sans appel : le monde universitaire reste en proie à un profond malaise. Le gouvernement, quant à lui, se trouve affaibli par la virulence des contestations. Et plus le temps passe, plus les étudiants et leurs familles s'inquiètent pour le passage des examens et la validation de l'année engagée.
Inventifs dans leurs formes d'action, les universitaires ont développé, qui la grève active, qui "la ronde des obstinés", qui les lectures publiques de La Princesse de Clèves de Mme de La Fayette ou des cours donnés sur la place publique. Aujourd'hui, cependant, l'amertume prévaut. Car au fond, les craintes exprimées à l'occasion de l'application de la loi sur l'autonomie des universités de 2007 portent sur l'identité même de l'université française.
Ces craintes n'ont pas été dissipées : mise en concurrence, sur un mode libéral, de l'université ; paupérisation du service public ; déclassement de ses professeurs ; caporalisation de ses chercheurs ; menaces sur la vocation des grandes agences de recherche comme le CNRS et l'Inserm.
La réforme, qui devait être la plus importante de la législature, comme le premier ministre, François Fillon, l'avait souligné à plusieurs reprises, est désormais mitée. Le gouvernement a dû reculer et concéder quelques marges de manoeuvre sur les emplois, en gelant les suppressions de postes prévues pour 2010-2011.
Il a aussi réécrit son décret contesté sur l'organisation du temps de service et la carrière des enseignants-chercheurs. Il a retardé, enfin, la réforme de la formation des maîtres à bac + 5, dite de la "mastérisation". Tous ces aménagements n'ont pas mis fin à la contestation. Ils n'ont abouti qu'à en radicaliser les acteurs. Pour eux, ce ne sont là que des mesures de temporisation qui ne remettent pas en cause le fond des projets de réforme.
Du côté du pouvoir exécutif, les maladresses ont été nombreuses. S'il ne fallait retenir qu'un seul épisode, ce serait celui du 22 janvier, veille de la première journée de mobilisation nationale. Dans un discours sur la recherche prononcé à l'Elysée, Nicolas Sarkozy a regretté qu'"à budget comparable, un chercheur français publie de 30 % à 50 % en moins qu'un chercheur britannique dans certains secteurs". Cette affirmation péremptoire ne pouvait que blesser une communauté déjà à cran. Le président de la République paiera cet épisode d'une nouvelle rupture, profonde, entre sa famille politique et nombre d'intellectuels.
En face, les blessés se comptent aussi. L'image de l'université en a pâti. Le premier bilan des demandes d'inscription dans l'enseignement supérieur en Ile-de-France est mauvais ; seuls 27,6 % des lycéens franciliens ont placé l'université en premier choix. C'est très peu quand on sait qu'au final, en septembre, sept bacheliers sur dix vont s'asseoir sur ses bancs.
Tous les acteurs qui ont approché cette crise ont pris des coups. Le Monde a été violemment mis en cause dans sa mission d'information par une partie du mouvement universitaire. Quelque soixante-dix articles signés ont été rédigés sur le conflit depuis la mi-janvier, dont plus de quarante par des journalistes du quotidien et une vingtaine par des universitaires dans les pages "Débats".
L'association Sauvons l'université (SLU) est née d'une tribune publiée dans ces colonnes en novembre 2007. Le Monde a tenté chaque jour, en toute indépendance, aussi bien vis-à-vis du pouvoir politique que des pouvoirs intellectuels, d'informer au mieux ses lecteurs sur ce mouvement complexe, multiforme et durable. Pour l'éclairer encore, il y consacre aujourd'hui ce nouveau supplément.
La recherche à l'épreuve des chiffres
Jorge Hirsch, professeur de physique théorique à l'université de Californie à San Diego, n'a pas que des amis parmi ses pairs. Son nom est même vraisemblablement maudit, plusieurs fois par jour, dans des laboratoires du monde entier - sans distinction de discipline. Son forfait ? Avoir concocté, en 2005, un indice chiffré réputé capable de mesurer objectivement l'activité des chercheurs et des laboratoires. C'est le h-index, ou indice de Hirsch. Partout dans le monde, les tutelles administratives de la recherche y font appel de manière croissante pour évaluer scientifiques et laboratoires. La France ne fait pas exception, et cette tendance, nouvelle, compte au nombre des bouleversements récents qui inquiètent le monde de la recherche.
Depuis qu'il a été conçu, le h-index s'est imposé comme le plus connu et le plus utilisé des indicateurs bibliométriques. Son calcul est fondé sur le nombre d'articles produits et le nombre de fois qu'ils sont cités par d'autres travaux. En théorie, l'indice imaginé par Jorge Hirsch tient compte de la productivité brute du chercheur, mais aussi de la qualité de sa production - censée être reflétée par le nombre de travaux ultérieurs s'appuyant sur elle...
Pour comprendre les réticences des chercheurs à l'utilisation sans précaution du h-index - comme d'ailleurs des autres indices bibliométriques - il faut s'intéresser à la mécanique subtile de toute activité de recherche : celle des publications scientifiques. Plusieurs dizaines de milliers de revues savantes - généralement inconnues du grand public - publient les travaux de chaque communauté. Chaque discipline a "ses" revues. "Il y a un effet mécanique immédiat et évident, prévient un physicien. Si par exemple vous faites de la bonne vieille physique des semi-conducteurs, vous appartenez à une communauté immense, et vos travaux ont vingt fois plus de chances d'être cités que si vous faites de la physique des fluides quantiques, qui rassemble bien moins de monde..." Dans sa proposition de 2005, Jorge Hirsch lui-même avait d'ailleurs mis en garde sur ce biais majeur.
LES SCIENCES SOCIALES EN MARGE
Certaines disciplines, singulièrement dans le domaine des sciences humaines et sociales (SHS) - souvent publiées dans des revues non anglophones -, n'ont même aucune existence du point de vue bibliométrique. "Leurs" revues ne sont en effet souvent même pas dûment prises en compte par les outils qui permettent le calcul des indicateurs...
Plusieurs bases de données en ligne indexent la littérature scientifique : Google Scholar, Scopus, Web of Science (WoS)... Et chacune le fait à sa manière. En 2007, la commission d'évaluation de l'Institut national de la recherche en informatique et en automatique (Inria) avait fait l'expérience de calculer le h-index de plusieurs chercheurs sur la foi de ces différentes bases de données. Le résultat pouvait varier de un à dix. L'un des chercheurs s'était ainsi vu attribuer un indice de 2 par WoS et de 25 par Google Scholar...
Dans leur grande majorité, les indices bibliométriques tiennent aux revues. Plus celles-ci sont prestigieuses - c'est-à-dire plus leur "facteur d'impact" est élevé - plus les travaux qui y sont publiés ont de chances d'être repris et cités. Quelques revues anglo-saxonnes, dites généralistes, se détachent du lot, avec des facteurs d'impact considérables : Nature, Science, ou encore les Proceedings of the National Academy of Sciences... Tout chercheur qui y publie ses travaux est assuré de faire faire un saut important à ses indices bibliométriques, h-index en tête. Or derrière ces revues, il y a des éditeurs, soumis comme chacun à des effets de mode ou à des tropismes culturels. Pour "faire un Nature" mieux vaut être aujourd'hui climatologue ou généticien que spécialiste de l'Age du fer en France... De même qu'un éditeur de la revue britannique Nature sera sans doute plus enclin à accepter des travaux sur les mégalithes de Stonehenge (en Angleterre) que sur des fouilles de sauvetage à Gondole, dans le Puy-de-Dôme...
D'autres biais existent. Car les algorithmes qui opèrent ces calculs d'indices ne se soucient guère de questions qualitatives. Ainsi, un article mauvais et inutilement polémique sera très cité... mais pour être réfuté - ce dont les algorithmes ne tiennent bien sûr pas compte. Ce constat est valable dans les sciences dures comme dans les SHS. Les 55 articles de l'historien négationniste Robert Faurisson (selon le logiciel "Publish or Perish", utilisant la base de Google Scholar) garantissent ainsi à son auteur un h-index de 5. C'est-à-dire autant ou plus que nombre d'historiens et de philologues reconnus au niveau mondial pour la qualité de leurs travaux - non pour leur odeur de soufre.
L'évaluation quantitative de la recherche porte d'autres écueils. Les jeunes chercheurs peuvent être tentés par ce que les Anglo-Saxons appellent le salami-slicing, ou saucissonnage. Il est en effet bien souvent possible de fragmenter ses travaux en plusieurs contributions complémentaires et à les faire publier séparément. L'intelligibilité générale du propos y perd, mais le h-index y gagne... De même que l'on voit ses indices monter lorsque l'on cite systématiquement ses propres travaux...
En outre, à l'aune des indices, il devient risqué pour les chercheurs de s'aventurer en territoire peu défriché, lorsqu'il n'est pas sûr que la curiosité produira rapidement des résultats publiables. "Pour les jeunes, l'effet est incroyablement pervers, confie un biologiste. Car même si la majorité d'entre nous déteste le principe du h-index et même si on nous répète que les évaluations ne sont pas uniquement le fait d'indices bibliométriques, tout le monde connaît les siens et a un oeil dessus." "Peut-être par narcissisme, conclut cet immunologiste, peut-être parce qu'il faut savoir ce que les autres vont penser de vous..."
La réforme des organismes, "personne n'y comprend plus rien"
L'annonce, le 8 avril, de la création de l'Alliance nationale des sciences de la vie (ANSV) a introduit un nouvel acteur dans le système de recherche français. L'ANSV réunira sept organismes (CNRS, CEA, Inserm, etc.) ainsi que les universités. Elle sera chargée de coordonner la recherche nationale dans les domaines de la santé et de la biologie. "Nous travaillons à la même forme d'organisation, sous forme d'alliance entre organismes, dans le domaine de l'énergie, des technologies de l'information ou encore de l'agronomie, explique la ministre de la recherche, Valérie Pécresse. Nous voulons simplifier et décloisonner le système de recherche."
L'irruption d'un nouvel acronyme ne fait jamais sourire ni les syndicats de chercheurs ni l'association Sauvons la recherche (SLR), qui voient dans ces nouvelles structures administratives les signes tangibles de la volonté du gouvernement de démanteler les grands organismes de recherche. Ou, en tout cas, de les défaire d'une part de ce qui relevait jusqu'à présent de leurs prérogatives.
Une part croissante du budget de la recherche publique est désormais gérée par des agences (INCa, ANR, ANRS) qui financent des projets, au coup par coup. Quant à l'Agence d'évaluation de la recherche et de l'enseignement supérieur (Aeres), créée en 2007, elle est fondée à remplacer les instances d'évaluation internes à chaque organisme...
Pourquoi réformer ces derniers ? "Un moteur de cette évolution est l'évolution du paysage lui-même, et en particulier celle de nos partenaires que sont les universités, explique Arnold Migus, directeur général du CNRS. Le rôle des organismes dans leurs fonctions d'opérateur et d'agence de moyens va s'en trouver accru : ils vont désormais coordonner la recherche au niveau national avec les universités comme interlocuteurs dans leur politique de site."
L'idée est ainsi de diviser les grands organismes en instituts disciplinaires - c'est déjà le cas depuis un an pour l'Inserm et depuis janvier 2009 pour le CNRS - afin, notamment, de les faire collaborer au sein d'"Alliances nationales". L'Institut des sciences biologiques du CNRS contribuera ainsi à coordonner la recherche en sciences de la vie au sein de l'ANSV - au côté de ses équivalents, issus des autres organismes. Tous obtiendront de fait un rôle de "stratège", selon l'expression de Mme Pécresse. Tandis que les universités, autonomes, auront la gestion administrative des unités mixtes de recherche. Et développeront une vision propre de leurs impératifs, en partie déterminés par leur environnement économique et industriel.
La réforme en cours, en déléguant aux universités la gestion des unités mixtes de recherche jusqu'ici gérées par deux, trois, voire quatre tutelles, va permettre, selon Mme Pécresse, "une simplification administrative considérable".
Cependant, cette volonté de "décloisonner" et de "simplifier" l'organisation de la recherche en France cadre peu ou pas avec l'expérience quotidienne de nombreux chercheurs. Depuis qu'est affichée la volonté de "piloter la recherche", les sources de financements ont de plus en plus éclaté (entre crédits récurrents, financements des agences, crédits européens, etc.). Et la recherche de budgets, qui s'accompagne de tâches administratives lourdes, est un exercice de plus en plus contraignant.
De plus, la communication du gouvernement passe mal. "On nous dit qu'il faut faire de la recherche pluridisciplinaire mais on s'empresse de couper le CNRS en instituts disciplinaires, dit un physicien de l'Ecole normale supérieure (ENS), résumant un sentiment largement partagé. On nous prend pour des imbéciles."
"Nos dirigeants n'osent pas dire qu'ils veulent démanteler le CNRS parce que cet objectif n'est pas avouable, mais il faut être aveugle pour ne pas le voir, dit Alain Trautmann, membre de SLR. Dans la communication de notre ministre, cela aboutit à quelque chose qui ressemble à la novlangue de 1984, le roman de George Orwell. On veut nous forcer à penser qu'il faut casser le CNRS en morceaux pour qu'il soit plus visible et plus cohérent... Le résultat est que personne n'y comprend plus rien."








